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Je n'enseignerai pas en Terminale L à la rentrée

(réponse de Marianne Puig à l'article de Jean-Louis Jeannelle dans Le Monde des Livres du 11/06/2010)

La réponse argumentée de Jean-Louis Jeannelle publiée dans Le Monde des livres du 11 juin, tranche par sa clarté et sa cohérence sur le flot de propos approximatifs, méprisants, et parfois injurieux, adressés aux professeurs de lettres qui protestent contre l'inscription des Mémoires de guerre au programme de Terminale L. Succédant aux accusations  les plus rudimentaires : "Ils ne les ont pas lus, cette bande de fainéants", aux clichés idéologiques : "Ces soixante-huitards, ils ont peur de voir revenir le fantôme de celui qui est venu à bout de la chienlit", ou à des formules plus modérées mais tout aussi discriminantes : "Ces professeurs ont trop lu Roland Barthes, dont les travaux critiques sont aujourd'hui dépassés", l'article de Monsieur Jeannelle nous fait à tout le moins la grâce de nous prendre au sérieux et d'élever la nouvelle querelle des anciens et des modernes qui vient de prendre corps à la hauteur d'un véritable débat.

 

Pour autant, cette analyse n'aplanit pas toutes les difficultés.


A propos de l'enjeu idéologique d'abord : il ne faut en effet pas se tromper de cible. Celle que vise la pétition n'était pas tant, me semble-t-il, l'épée du Général dissimulée sous la plume qui rédigea le troisième volume des Mémoires : que la littérature produise du mythe, que le texte offre à son auteur un instrument de pouvoir sur les consciences, et que le décryptage de ce mécanisme soit un enjeu important, sans être exclusif, du cours, après tout quoi de plus quotidien pour les "professionnels de l'enseignement" qui éveillent l'esprit critique des élèves ? A ce sujet, je ne comprends pas bien ce qui changerait si on inscrivait au programme L'appel ou L'unité plutôt que Le salut : chacun de ces volumes me semble tout autant chargé de légende, auréolé d'idéal, et tel quel mis par de Gaulle au service d'enjeux politiques immédiats. Toute autre est la situation qui voit aujourd'hui l'auteur des Mémoires de guerre, à travers son œuvre qui lui survit, se trouver enrôlé à son tour, sous couvert de commémoration, par des causes autres que la sienne : la grandeur du passé convoquée pour cacher la décadence du présent, la geste d'un géant sommée de donner sens aux gesticulations des nains, sans compter que depuis quelques jours la vertu toute romaine du Général fait bien involontairement diversion pour détourner l'attention d'une vie politique empoisonnée par les intérêts d'argent. Et ce n'est pas de ma part du délire de persécution que de répéter après bien d'autres que l'école, de la maternelle au lycée, n'a pas vocation à se faire la chambre d'écho des incantations pseudo-républicaines du pouvoir, de l'apprentissage de La Marseillaise à l'étude des Mémoires de guerre, en passant par la lecture à haute voix de la lettre de Guy Moquet. Mais passons, là n'est pas à mes yeux l'essentiel.

 

Jean-Louis Jeannelle soulève avec pertinence la question disciplinaire. Il affirme que le genre mémorialiste résiste au temps : il est représenté au XXe siècle, sa nature est textuelle, au moins, et les Mémoires de guerre participent donc à l'écriture de la guerre, qui n'est pas réservée à la seule fiction. Je me rends volontiers à ces arguments…, sauf que leur auteur oublie de s'interroger sur les publics qui vont s'initier à cette écriture à l'intérieur du genre des mémoires et à travers ce texte-là. Rappelons que les élèves de la filière littéraire ne sont pas tous destinés, loin s'en faut, à passer de longues années heureuses sur les bancs des amphis de la Sorbonne, et moins encore sur ceux de l'Ecole normale supérieure. Beaucoup d'entre eux, élèves de lycées de banlieue, de zones rurales, et même de centre-ville dès qu'on quitte l'ombre douce et la paix des établissements les plus prestigieux, ont des connaissances lacunaires et des méthodes bien peu maîtrisées. Assez peu sont de grands lecteurs et ont pu voir comme Baudelaire leur berceau s'adosser à la bibliothèque. Même en filière littéraire. C'est pourquoi jusqu'à présent le programme de littérature de Terminale L s'attachait avec bon sens à proposer des œuvres majeures, représentatives de genres et de courants qui l'étaient aussi. Ce nouveau programme, qui joue ici la tradition mémoriale contre le genre romanesque, privera par la force des choses les élèves de lycée de bien des découvertes auxquelles ils ont droit pourtant. Il réduit à la portion congrue, dans les marges des classeurs et des cahiers, les récits de fiction produits eux aussi, pour la plupart, aux alentours des années 1950, qui rendent inoubliable le traumatisme collectif de la guerre et force la représentation des ruptures qu'elle a imposées. Comment penser sans s'en désoler que resteront inaccessibles, ou presque, des récits aussi inventifs, par leur art du détour, que Le Hussard de Giono et La Semaine sainte d'Aragon, aussi monumentaux que les romans de Claude Simon, la Route des Flandres ou L'Acacia, aussi troublants que Le Rivage des Syrtes et Un Balcon en Forêt, les deux grands récits de Julien Gracq ?


Il reste l'enjeu esthétique, et c'est là surtout que je crie au secours. En effet les élèves de lycée forment un public plus exigeant qu'on ne croit. Passez-moi l'expression, mais ce n'est pas à eux qu'on fait prendre des vessies pour des lanternes, et pour un grand texte littéraire, un texte dont la grandeur est avant tout – et cela d'une manière indiscutable – historique. Si mon approche montre que je ne crois pas fermement à la valeur littéraire de mon texte, ils se sentiront floués. Mon travail est celui d'un passeur, et si j'utilise des outils critiques, aussi stimulants soient-ils pour les élèves comme pour moi, c'est toujours en définitive pour conclure non seulement à la beauté du texte, qui s'apprécie subjectivement, mais à sa pertinence littéraire, à sa dimension innovante, voire dérangeante, à son importance dans l'histoire des idées et des formes. C'est aussi pour convaincre les élèves que ce texte, en dépit de la distance à laquelle il se tient, les rejoint et leur parle. Ces deux missions, je regrette de le dire, me sont aujourd'hui impossibles à mener à bien, c'est pourquoi je choisis de renoncer à enseigner en Terminale L à la rentrée.

                                                                                                                                Marianne Puig, enseignante

Qu'en pensent les écrivains ?

Réponse à l'article de Marianne2.fr du 4 juin 2010

(réponse d'Agnès Vinas à l'article d'Eric Conan)

Eh bien, si nous nous attendions à cela ! Que Marianne entre ainsi en coup de vent dans un débat d’opinions, sans prendre le temps de croiser ses sources et d’entendre le point de vue de ceux qu’elle dénigre ! Monsieur Conan, retournez donc sur les bancs des écoles de journalisme, vous en avez besoin.

N’est-ce pas vous qui faites en ce moment du sarkozisme primaire, en reprenant sans la vérifier la contre-vérité du Figaro, selon lequel notre pétition a été lancée par le SNES ? Apprenez donc, puisque vous l’ignorez, que le SNES n’est ni l’initiateur ni le signataire de ce texte. Le collectif des Lettres volées est composé de professeurs de Littérature de tous bords politiques, qui se sont réunis en février et non pas le 15 mai comme tout le monde semble le croire, des quatre coins de la France, parce qu’ils partageaient la même inquiétude. Il se trouve que le SNES fait la même analyse que nous, et est plus visible actuellement sur le terrain médiatique. Ce n’est pas une raison pour faire l’amalgame et déplacer le problème sur le terrain de l’idéologie exclusivement.

L’amalgame étant une arme facile, vous entonnez un couplet ringard et bien usé contre le pédagogisme qui a – c’est vrai – fait des ravages au collège en particulier. Mais, monsieur Conan, intéressez-vous donc un peu aux programmes dont nous parlons, au lieu de confondre allègrement tous les problèmes dans la même stigmatisation imbécile. Nous parlons de l’enseignement de la littérature. Nous parlons du mode de fonctionnement actuel de l’Education nationale. Nous parlons de son avenir, qui nous inquiète au plus haut point.

Les Terminales L profitent actuellement de quatre heures hebdomadaires de littérature en langue française ou traduite en français. Cette année, l’Odyssée d’Homère, les premières liasses des Pensées de Pascal, les Liaisons dangereuses de Choderlos de Laclos et Fin de Partie de Beckett. Nous avons, les années précédentes, fréquenté Renoir, Kafka, Orson Welles, Sophocle, Shakespeare, et j’en passe. Voilà nos presse-purée à nous. Or, le programme étant renouvelé par moitié tous les ans, on nous propose pour l’an prochain, pour accompagner Homère et Beckett qui sont maintenus, Tous les matins du monde de Pascal Quignard et Alain Corneau, et ce qui est l’objet de la polémique actuelle, le troisième tome des Mémoires de Guerre de de Gaulle. Où est donc le problème ?

Le problème tient d’abord au déséquilibre chronologique que même des incultes en histoire comme nous peuvent parfaitement constater. Entre un poème épique de la plus haute antiquité et trois œuvres du XXe siècle, rien, un désert. On nous rétorquera que Quignard nous permettra d’aborder le XVIIe siècle. Mais puisque nous devons comparer les langages de la littérature et de l’image, pourquoi pas alors la Princesse de Clèves, qui a elle aussi fait l’objet ces dernières années d’un nombre important d’adaptations cinémotagraphiques tout à fait passionnantes ? Vous voyez bien qu’avec un peu d’honnêteté vous aurez du mal à nous accuser de partager les idées sarkozystes en matière de littérature !

Le problème tient ensuite à la pertinence du choix des Mémoires de Guerre de Gaulle comme texte majeur de la littérature française, à étudier de préférence à bien d’autres.

Qu’on nous comprenne bien. Nous ne nions pas l’importance historique de de Gaulle. Evidemment. Ceux qui titrent « De Gaulle martyrisé, De Gaulle humilié et De Gaulle viré du bac L » croient faire de l’esprit mais ne manifestent surtout que leur grande bêtise. Passons. Nous ne sommes pas non plus analphabètes au point de méconnaître les liens indissociables entre Littérature et Histoire. Nous étudions les Châtiments sans problème. Mais nous avons l’habitude de travailler sur des textes qui, s’inscrivant dans l’Histoire et parfois dans la propagande ou la polémique, permettent de poser des problèmes de fond. Par exemple : par quels moyens peut-on entraîner les lecteurs à adhérer à une cause à laquelle ils étaient initialement indifférents ou même hostiles ? quels ressorts profonds cela met-il en jeu ? Et aussi : qu’est-ce qui peut faire la permanence d’une œuvre engagée une fois que l’urgence de l’actualité s’est dissipée ? Et si nous en revenons à Chateaubriand auquel en ce moment tout le monde nous renvoie : en quoi ce témoignage majeur d’un acteur de l’Histoire nous permet-il de comprendre de l’intérieur la lame de fond qui a fait passer la civilisation occidentale de l’ancien régime à l’histoire contemporaine ? Voilà sur quoi nous avons l’habitude de travailler, pas sur le mode d’emploi du presse-purée. Or si nous en revenons à de Gaulle, à quoi parviendrons-nous, une fois que nous aurons rappelé que les deux tomes qui évoquent les débuts de la Résistance et son action jusqu’à la Libération sont justement ceux qui n’ont pas été retenus ? On nous parle de devoir de mémoire et de commémoration du 18 juin… Mais alors ce n’était certainement pas le tome III des Mémoires de Guerre qu’il fallait choisir, puisqu’il est consacré aux années 1944-1946. De Gaulle y parle de de Gaulle et de son action dans un monde à reconstruire. Ce témoignage, de première main pour les historiens, est de bien moindre valeur pour nous, littéraires. A quoi allons-nous bien pouvoir faire réfléchir nos élèves ? Aux procédés rhétoriques par lesquels de Gaulle met en valeur son action politique ? ou bien aux sentiments que peut ressentir un géant de l’Histoire quand il se heurte à la médiocrité de ses concitoyens ? (oui, oui, nous voyons parfaitement à qui vous pensez en ce moment…) Voyons encore ceci, qui semble de la plus vive actualité : de Gaulle est-il un écrivain ?

Laissons de côté les arguments d’autorité du type « Mais il est dans la Pléiade ! » : ils n’impressionneront aucun de nos élèves. On confond un peu trop en ce moment grande culture (indéniable), utilisation magistrale de la rhétorique (indéniable) et Littérature (avec un grand L : n’ayons pas peur d’être ridicules). Cela relève de la même confusion qui fait prendre un excellent versificateur pour un grand poète. On nous rétorque, en reprenant les vieux arguments de la querelle entre les écrivains et ces cuistres de critiques : « Mais de quel droit vous érigez-vous en contempteurs de tel ou tel écrivain, vous qui n’écrivez pas vous-mêmes ? ». Nous répondons que notre métier à nous, c’est d’enseigner la littérature à des adolescents, et que par-dessus le marché, certifiés, agrégés et même docteurs ès-Lettres, nous avons la prétention de savoir de quoi nous parlons.

Et c’est là que nous en revenons à l’Education Nationale. Notre métier, c’est de susciter l’intérêt, l’étonnement, la contestation même, mais en tout cas, c’est de faire lire des œuvres, c’est de provoquer la rencontre entre des adolescents pas toujours très dociles (vous écoutez les informations de temps en temps, monsieur Conan ?), et des esprits supérieurs qui les invitent à penser plus profond, plus juste, plus nuancé, ou même qui leur donnent des leçons de courage et d’engagement. Après tout, cela aurait peut-être été le cas si on nous avait demandé de faire lire le tome I des Mémoires de Guerre : l’appel à la résistance, le courage de dire Non, voilà qui parle à notre jeunesse.  Mais le tome III ? Les pérégrinations d’un chef d’Etat à travers le monde ? Les états d’âme d’un homme déçu qui entame sa traversée du désert ? Voilà de quoi passionner notre belle jeunesse de France…

Qui a demandé ce qu’ils en pensaient à ceux qui sont en première ligne ? Depuis combien de lustres ceux qui ont choisi ces programmes n’ont-ils pas vu un élève ? Pourquoi l’Education nationale oppose-t-elle un silence aussi assourdissant à nos demandes d’éclaircissement et tout simplement de dialogue ? Une telle opacité fait nécessairement naître la suspicion.

Pour faire bonne mesure, en 2012, l’enseignement de la littérature en langue française passera de quatre à deux heures hebdomadaires, au profit, paraît-il, des langues vivantes qui pourront enfin enseigner la littérature en version originale. Cela implique pour 95% de nos élèves une rature pure et simple de Sophocle, Gogol, Kafka, Lampedusa, et combien d’autres. Belle conception de la culture, et surtout de la revalorisation affichée de la filière littéraire !

Voilà pourquoi, monsieur Conan, nous avons manifesté dès février notre plus vive inquiétude. Elle s’inscrit dans un contexte de démantèlement de l’Education Nationale dont il faudra bien que les citoyens et les journalistes s’inquiètent véritablement, en mettant de côté leurs préjugés indignes sur ces « professeurs gauchistes et sabordeurs de leur propre navire ». Heureusement, certains de vos confrères à Marianne ont les yeux plus ouverts que vous. Nous avons beaucoup plus à craindre des réformes successives, monsieur Conan, que de ceux qui, vaille que vaille, tentent de maintenir le navire à flot, ce qui est de plus en plus méritoire. Bien loin de participer à ce que vous appelez avec mépris « l’air du temps », quelles que soient nos opinions politiques et nos appartenances syndicales respectives, nous ne renonçons pas, au contraire, et à notre tour nous disons Non. Parce qu’il en va de notre avenir et de celui des enfants qui nous sont confiés.

Cessez donc de sélectionner dans un ensemble complexe et nuancé les trois phrases qui vous permettront d’enfoncer grossièrement votre coin, en alimentant une cacophonie qui fait surtout le profit de ceux qui ne demandent pas mieux que de détourner l’attention des vrais sujets qui fâchent. Bref, faites preuve d’un peu plus de déontologie journalistique. On ne vous demande finalement que cela.